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      Ce blog est lié au site www.pourlecommunisme.com, rédigé par un militant du PCF, dans le but de publier plus rapidement des positions et informations liées aux sujets du site. Il est également devenu un blog de suivi (discontinu) de l'actualité du PCF, de réactions à divers sujets n'ayant pas leur place sur le site.

     www.pourlecommunisme.com est un site qui s'attaque directement aux critiques faites contre le communisme (millions de morts imputés à l'idéal communiste, faillite économique, etc...). Il ne fait la promotion d'aucun régime existant ou ayant existé par le passé, s'efforce de comprendre les faits et de proposer des pistes pour l'avenir.

     Vous êtes anticommuniste et voulez débarasser le monde d'un jeune fou qui, selon vous, risque de faucher à nouveau des millions de vies?

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24 avril 2010 6 24 /04 /avril /2010 22:03

 

  Il y a maintenant deux semaines, la Pologne voyait se réaliser ce que peu de révolutions ou de coup d’états parviennent à faire : la disparition instantanée d’un gros escadron de son élite politique, gouvernement comme principales oppositions  comprises. Enfin pas tout à fait. Contrairement à ce qui a été écrit ou dit, ce n’est pas toute la tête du gouvernement polonais qui a été supprimée dans cette catastrophe, mais principalement son aile présidentielle, ainsi que militaire. Le premier ministre polonais, Donald Tusk, et la plupart des membres de son gouvernement s’étaient rendus à Katyn le 7 avril, trois jours avant l’accident. Aussi l’état polonais ne s’est pas retrouvé en vacance politique, et l’élection présidentielle avancée se tiendra en Juin prochain.  

La Pologne est un pays particulier par rapport aux positions que défend ce blog : par rapport au communisme, par rapport à l’Europe fédérale, et par rapport à l’Europe tout court.

   

Un pays anticommuniste ?

   

                La Pologne a une place particulière dans l’histoire du socialisme. Elle fut partagée entre Autriche-Hongrie, Prusse (donc futur empire allemand) et, pour l’essentiel, la Russie, suite aux partages de 1772, 1793 et 1795. Les socialistes polonais auraient pu s’intégrer au mouvement socialiste russe, et exiger une Russie multinationale. Mais le Parti socialiste Polonais (PPS), créé en 1892, dont Joseph Pilsudski (1867-1935) était membre dès la première année, s’engagea rapidement pour une Pologne indépendante. En 1906, le parti scissionne, entre un parti social-démocrate de Pologne et de Lithuanie, (SDKPiL), dont est membre Rosa Luxembourg, et qui combat l’option nationaliste du PPS. La Pologne est également l’une des terres d’action d’une des plus grandes organisations socialistes juives, l’Union Générale des Travailleurs Juifs de Russie et de Pologne, plus connue sous le nom de Bund. Celui-ci, fondé en 1897, est distinct du PPS, en butte à l’antisémitisme d’une partie des militants polonais. Le PPS essaie de développer ses propres organisations juives pour contrer le Bund. Il ne faut pas oublier qu’en ces temps-là, la majorité des juifs du monde étaient polonais, russes ou ukrainiens. Le sionisme et l’émigration vers la Palestine (alors turque) venaient juste de s’initier.

 

                La Révolution d’Octobre achèvera d’opposer socialistes russes et polonais : bien que le SDKPiL fonde un Parti Communiste Polonais en 1918, c’est Joseph Pilsudski et le PPS qui, avec d’autres partis polonais (le parti paysan), prend l’égide de la seconde république polonaise (la première étant la république nobiliaire née au 15ème siècle) suite au soulèvement national de la même année. Soulèvement national, qui, comme l’oublient certains nationalistes polonais, doit tout à la défaite allemande sur le Front Ouest, alors que l’empire Hohenzollern avait eut raison de l’empire russe et imposé à la République de Russie (nom que la Russie porte jusqu'à la proclamation officielle de l’URSS en Décembre 1922) le traité de Brest-Litovsk. Pilsudski, sorti vainqueur ou non-vaincu (selon le point de vue polonais ou russe) de la guerre bolchévico-polonaise de 1920, prendra personnellement le pouvoir en 1926, la Pologne s’enfonçant dans une dictature militaire. Le Parti Communiste Polonais (opposé au PPS) restera nettement minoritaire pendant la seconde république polonaise (8% des voix aux législatives de 1928). En 1945, PCP et PPS seront fusionnés par Staline dans le Parti Ouvrier Unifié Polonais (POUP).

   

                On le voit, faire de la Pologne un pays traditionnellement antisocialiste serait une profonde erreur, même si la seconde république polonaise, initiée par des socialistes, se droitisera jusqu’à sa destruction en 1939. L’anticommunisme actuel des polonais est bien davantage la résultante de l’affrontement avec la Russie et l’URSS.

 

                  Pourtant, au risque de fâcher certains patriotes polonais, j’estime que cette hostilité aux russes repose sur un oubli majeur. Certes, la Russie a opprimé le cœur de la Pologne de 1793 à 1915, et s’est trouvée en guerre avec la Pologne indépendante en 1920. Certes, Staline a choisi de partager la Pologne avec Hitler pour ne pas avoir à entrer en guerre seul contre le Reich dès 1939. Certes, au cours de l’occupation soviétique sur l’Est de la Pologne en 1939-1941 et sur tout le territoire  partir de 1944, les déportations de polonais vers la Sibérie et les exécutions de masse ont fait plus d’un million de victimes, avec une nette volonté de « dé-poloniser » la Pologne orientale, aujourd’hui partagée entre Ukraine et Biélorussie. Mais le fait est que l’Armée Rouge n’en a pas moins sauvé la Pologne du nazisme. Et que le traitement que l’URSS a fait subir à la Pologne de 1945 à 1989 ne peut être comparé à celui que le Troisième Reich lui réservait. Et qui fut rapidement entamé de 1939 à 1944 : réduction de la Pologne à un « gouvernement général » au Sud et Est du pays, éradication de cinq millions de polonais par les nazis, dont trois millions de juifs (80% de la communauté), «dé-polonisation » sur tout le territoire, notamment sur la Posnanie devenue « Wartheland », et au final l’application du Generalplan Ost qui visait à réorganiser ethniquement l’Europe de l’Est en déplaçant les polonais vers l’Est, les russes plus encore, afin de faire place à la colonisation allemande.

 

 

 

La Pologne dans le Grand Reich, en 1941  

 

Germany1941.png

 

   

 

                Lorsque l’Armée Rouge conquiert la Pologne, celle-ci n’a plus que 28 millions d’habitants, soit six millions de moins qu’en 1939. 45 ans plus tard, la Pologne compte 39 millions d’habitants. On peut relever de nombreuses brimades du « frère » soviétique, mais nullement une volonté de détruire la nation polonaise. Celle-ci est en revanche déplacée vers l’Ouest, sur les rives de l’Oder et du Neisse, sa frontière actuelle avec l’Allemagne.

 

   

                Notons aussi qu’en Pologne, le pouvoir pro-soviétique accorda plusieurs compromis avec la résistance agraire et catholique. L’étatisation (« collectivisation »)  des terres n’atteint jamais le niveau de pays comme la RDA, sauf dans l’Ouest de l’actuelle Pologne (qui venait donc juste d’être retiré à l’Allemagne en 1945), où l’Etat s’appropria les terres des junkers. Mais les trois quarts des surfaces restèrent familiales, les fermes d’états occupant le reste avec des résultats pas meilleurs qu’ailleurs dans le Comecon.  

 

 

                Comme le reste du bloc soviétique, la Pologne fut un pays où l’on ne manquait pas d’argent mais de quoi acheter avec. En conséquence, en 1970, le gouvernement de Gomulka augmente les prix, déclenchant la grève des chantiers navals de Gdansk, et le remplacement de Gomulka par Gierek. La Pologne deviendra alors effectivement l’un des fossoyeurs du bloc de l’Est, mais pas seulement par l’action de Solidarnosc, mais aussi par le fait que le régime polonais sera l’un des premiers à s’engager dans un cycle d’endettement et d’importations de matériel occidental pour accroître la productivité de ses usines. L’échec est de plus en plus évident au cours des années 70, le principal résultat étant l’endettement international croissant, la désorganisation de l’économie sous un enchevêtrement de projets abandonnés précipitamment dans la grande crise qui frappe le bloc de l’Est en 1980, où la Pologne perd 12% de son revenu national. Surviennent alors la grève de 1980 et la création de Solidarnosc, dont la revendication n'a pas été la restauration du capitalisme (cf. cet entretien de Karol Modzelewski, critique marxiste du régime polonais, ou cet article d'Inprecor sur la programmatique socialiste de Solidarnosc) mais un socialisme démocratique.

   

 

                Cependant, dans l’opposition polonaise, la fascination pour le modèle occidental, et pour le modèle néolibéral, alors conquérant sous Reagan, finira par s’exercer pleinement : lorsque le premier gouvernement dirigé par un non-membre du POUP, Tadeusz Mazowiecki, prend effet en 1989, on passe rapidement à la « thérapie de choc ». On rétablit la liberté des prix, désorganisant une économie planifiée dont l’appréciation de la rareté des biens était totalement différente. On procède à des privatisations massives afin de briser les résistances bureaucratiques. « Ce sera dur mais pas long » : en effet, après 20% de chute du PIB de 1989 à 1993, la Pologne retrouve la croissance. Elle est cependant loin d’être devenu un pays ultralibéral, avec toujours plus de 40% de dépenses publiques dans le PIB.

 

   

                La « gauche polonaise » après la fin du POUP, s’est largement reconvertie dans la social-démocratie et l’atlantisme, portant Alexander Kwasniewski à la présidence en 1995 (face à Lech Walesa) et en 2000, avant de s’effondrer dans des scandales immobiliers. Le fait est qu’aujourd’hui, la gauche polonaise s’est trouvée très largement minorée : le parti communiste polonais, recréé en 2002, n’a fait que 0.77% des voix lors de la présidentielle de 2005. La gauche sociale-démocrate polonaise, dont l’Alliance de la gauche démocratique (issue du POUP) et l’Union du Travail (reliquat de Solidarnosc), s'incarne dans la coalition Gauche et Démocrates, qui ne détient, suite aux élections législatives de 2007, que 53 sièges à la Diète (Sejm, Parlement) sur 460, les autres sièges, excepté un occupé par un représentant de la minorité allemande (150.000 personnes), allant à des formations de droite. Parmi elles, la plateforme civique du premier ministre eurofédéraliste Donald Tusk (209 sièges), les agrariens du Parti Populaire Polonais (31), le parti Droit et Justice de feu le président Lech Kaczynski et dirigé par son frère Jaroslaw (166 sièges). Le fait est que la Pologne est actuellement un des pays les plus à droite d’Europe, l’un des seuls où l’on trouvait une réelle proximité idéologique vis-à-vis de la droite américaine, au-delà de l’appartenance à l’OTAN (intégré en 1999). Ainsi je me rappelle d’un sondage de 2004 sur l’élection présidentielle américaine, les polonais étant parmi les rares pays européens préférant Bush à Kerry.

   

 

Un pays victime de l’Histoire ?

   

                C’est l’un des grands refrains qui tournent sur la Pologne, et que l’accident du 10 Avril a ré-amplifié : celui de la Pologne comme LE pays victime de l’histoire européenne. En effet, 123 ans d’inexistence politique de 1795 à 1918, puis cinquante ans de guerre, de génocide et d’occupation de 1939 à 1989 font figurer la Pologne parmi les pays infortunés de l’époque moderne (c’est-à-dire depuis la Révolution Française, désolé pour le chauvinisme). Cette idée de nation-victime a joué dans les arguments justifiant l’élargissement de l’Union Européenne à l’Est, en 2004, au nom du « devoir moral » que les pays d’Europe de l’Ouest auraient vis-à-vis de ceux de l’Est (et au nom de quelle culpabilité ? Celle de ne pas avoir déclenché de guerre contre l’URSS en 1945 ?).

   

                Une perspective un peu plus profonde change un peu le tableau. La Pologne existe depuis le Xème siècle, où l’unification des tribus polanes sous la dynastie des Piast a engendré un vaste royaume allant de la Slovaquie à la Vistule, et que les divisions vont ensuite plonger dans la faiblesse, notamment face à la puissance teutonique occupant alors la future Prusse orientale jusqu’à l’actuelle Lettonie, jusqu’au quatorzième siècle. A cette époque, l’alliance de la Pologne avec la Lithuanie, sous la dynastie des Jagellons, elle-même lithuanienne, et la défaite infligée aux teutons à Grunwald (1410), renforcent le Grand-Duché de Pologne-Lithuanie, le plus grand état européen par sa superficie à l’époque (où la future Russie est partagée entre Moscovie, Novgorod, et khanats tatars). C’est également au XVème siècle que commence véritablement l’affrontement entre polono-lithuaniens d’une part, Habsbourg d’Autriche et la Moscovie d’Ivan III d'autre part.

   

 Le royaume des deux nations à la fin du XVIIème siècle

(Pologne en Jaune, Lithuanie en rosé)

 

765px-Rzeczpospolita.png 

 

                Le territoire immense contrôlé par le Grand-Duché englobe largement la Biélorussie, et l’essentiel de l’Ukraine, dont le sud est tenu par les tatars de Crimée. L’Ukraine et la Biélorussie ont donc été sous le contrôle polonais, lui-même impérialiste à son époque comme l’étaient toutes les puissances d’Europe. L'Ukraine sera perdue que deux siècles plus, suite à la grande révolte des Cosaques qui aboutie à l’autonomie de l’Ukraine en 1648, qui passera ensuite à la Russie lors de la guerre que celle-ci mène contre la Pologne en 1654.  

 

      A la fin du Moyen-Age européen, la paysannerie de l’Europe orientale, polonaise, ukrainienne ou russe, était nettement plus libre que  ne l’avaient été les paysans occidentaux, soumis au servage deux siècles encore auparavant. La condition paysanne orientale va suivre le chemin inverse de l’ouest, vers l’instauration du servage (qui ne sera aboli qu’au XIXème siècle, en 1861 pour l’empire russe, en 1848 en Autriche-Hongrie).

   

                On le voit, la Pologne n’est pas qu’une nation victime de l’Histoire : c’est une puissance impérialiste qui a eu moins de chance que les autres, et qui fut vaincue par des adversaires qui, au XVème siècle, à l’apogée de l’empire polono-lithuanien, étaient bien plus faibles qu’elle.

   

                Et elle retentera sa chance lors de sa résurrection de 1918 : la Pologne, sans frontières établies, s’étend à l’Est sur des territoires dont la population est en majorité non polonaise, comme le montre la carte ci-dessous. Elle s’empare également de la république d’Ukraine occidentale, petit état provisoirement formé autour de Lwow (aujourd’hui en Ukraine).

Carte des langues en Pologne en 1937

(polonais en bleu, ukrainien en jaune, biélorusse en vert, allemand en bleu) 

 

Poland1937linguistic.jpg

 

Source: Mariusz Paździora

 

                Au cours de l’année 1919, les troupes polonaises de Pilsudski affrontent plusieurs fois l’armée rouge en Biélorussie, sans qu’il n’y ait d’offensive majeure des bolchéviques, occupés à combattre les blancs (auxquels les polonais refusent de se joindre) sur d’autres fronts (Ukraine, Oural). Le gouvernement polonais passe une alliance avec le nationaliste ukrainien Simon Petlioura, lui-même en lutte avec l’Armée Rouge, dans le cadre d’un projet de fédération « d’une mer à l’autre » qui germe dans l’esprit de Pilsudski, comme nous le verrons plus bas. Au début de 1920, alors que les bolcheviks triomphent de leurs adversaires, le régime de Moscou masse 800.000 hommes à l’Ouest. L’idée d’un franchissement de la Pologne par l’Armée Rouge a fait son chemin dans l’esprit de Lénine. Cependant, les forces russes sont bien plus faibles que celles du Tsar six ans plus tôt, et peuvent juste espérer entrer en Allemagne et en Hongrie pour y soutenir les révolutionnaires ou déclencher les révolutions, pas plus.

   

               Forte d’un demi-million d’hommes à la préparation inégale, l’armée polonaise décide de lancer l’offensive vers l’Ukraine, en Mars 1920. Après une avance rapide vers Kiev, c’est le recul brutal : l’Armée rouge reconquiert l’Ukraine, et s’abat sur la Pologne jusqu’à la Vistule. La Pologne semble condamnée, mais un retournement soudain de situation autour de Varsovie met en déroute l’offensive de Simon Boudienny et des forces bolcheviques. A la fin de l’année, les deux belligérants reviennent sur la frontière initiale polono-russe du début de l’année, et qui subsistera jusqu’en 1939, pendant que l’Ukraine indépendante est anéantie. Chaque camp crie victoire. Techniquement, la Pologne a initié le conflit en 1920, mais la présomption est forte que l’assaut était préventif d’une campagne bolchévique vers l’Ouest imminente.

   

               La Pologne fut également en conflit avec deux autres de ses voisins : la Lithuanie (dont elle annexa Wilno, la capitale actuelle : Vilnius) en 1920, et la Tchécoslovaquie, qui s’appropria Teschen en Silésie en 1920, que la Pologne s’adjugea en 1938, devenant de fait complice du Troisième Reich dans le démembrement de la Tchécoslovaquie, au même titre que la Hongrie.

 

 Le démantèlement de la Tchécoslovaquie en 1938, avec la Pologne (en rouge) et Teschen (au centre, indiqué par un 2)

 

teschen689px-M-C3-BCnchner_abkommen5-2B_svg.png 

 

La Pologne après l’Union Européenne ? ou la pertinence de l’idée polonaise

   

                La Pologne est également un pays paradoxal dans sa relation à l’Union Européenne : alors que son adhésion fut massivement adoptée par référendum, les polonais sont parmi le peloton de tête de l’absentéisme aux élections européennes, la participation se limitant à 20% des inscrits. Curieux pays pour qui « l’Europe » semble avoir été une espérance depuis plus de soixante ans, son gage de liberté et de prospérité, et qui révèle dès son adhésion sa tiédeur face au « rêve européen ».

   

                La question que l’on peut se poser est : que serait la Pologne sans l’Union Européenne ? Et si celle-ci se disloquait ? A priori pas grand-chose : 38 millions de personnes, sur un peu plus de 300.000 km², une population vieillissante, une économie en reconstruction.  

 

                Cependant, d’autres combinaisons que l’empire fédéral européen seraient possibles, et les polonais eux-mêmes y ont pensé depuis longtemps. Le projet de Pilsudski d’une fédération « Międzymorze » (entre deux mers) aurait regroupé Pologne, Biélorussie, états baltes, et surtout l’Ukraine, dans un bloc commun face à la Russie et l’Allemagne. Pilsudski cru d’abord possible de la réaliser contre la Russie avec l’aide des allemands, puis, en 1920, par la Pologne elle-même alliée aux nationalistes ukrainiens. Les lithuaniens, déjà en conflit avec la Pologne au sujet de Vilnius, ne voulurent pas en entendre parler. La guerre russo-polonaise de 1920 enterra le projet. En son temps, le projet Międzymorze était clairement en opposition avec la Révolution bolchevique. Il n’en mérite pas pour autant d’être vu comme intrinsèquement réactionnaire, étant donné le contexte totalement différent en 2010.

   

                Aujourd’hui, à supposer que l’Union Européenne éclate, la réunion des pays indiqués par Pilsudski semblerait toujours difficile, pour au moins un d’entre eux : la Biélorussie, dont le régime politique assez particulier de Lukashenko, et sa proximité avec la Russie (avec laquelle la Biélorussie a une union douanière), réduisent les possibilités d’une alliance avec ses voisins occidentaux. Une alliance polono-ukrainienne poserait le problème qui se pose dans tout couple : parmi deux égaux, il y en a toujours un plus égal que l’autre. La Pologne est plus riche, mais moins peuplée que l’Ukraine. Et comment trancher les décisions à deux ? Le seul moyen de créer une union pour les nations d’Europe Centrale semble être de la faire à trois au moins.  

 

                Le troisième larron est tout trouvé, et c’est la troisième plus grande nation par sa population entre la Russie et l’Allemagne (ou l’Italie) : il s’agit de la Roumanie. Une association Polono-ukraino-roumaine (que je nommerais par la suite Poloromanukraine) aurait les avantages suivants : aucune nation ne serait suffisamment peuplée pour dominer les deux autres. Et elle permettrait de reposer la question de l’absorption de la Moldavie dans la Roumanie. Moldavie qui n’est autre que la Bessarabie roumaine annexée par l’URSS en 1940. Elle est de fait de langue roumaine, avec quelques variations lexicales qui font du moldave au mieux un dialecte roumain. Mais le conflit entre partisans moldaves du rattachement à la Roumanie et adversaires se campe aussi sur le clivage droite-gauche. La réunification avec la Roumanie signifierait à coup sûr la marginalisation du Parti des Communistes de Moldavie, au pouvoir jusqu'à récemment. Et la nécessité de compter avec la minorité russophone (déjà sécessioniste en Transnistrie) rend le problème encore plus délicat, au point que le rattachement, déjà rejeté massivement en 1994, n’est pas d’actualité aujourd’hui.

   

     Une fédération de Poloromanukraine changerait nettement la donne sur le plan stratégique. Certes, les trois nations, en cours de vieillissement accéléré de part une natalité faible et une espérance de vie en retard sur l’Occident, vont passer de 110 millions d’habitants aujourd’hui à 85 millions en 2050. Mais ils occuperont une position fondamentale sur la route de l’énergie en Europe, comme le montre la carte ci-dessous, recoupant le passage de trois gazoducs et d’un oléoduc majeur. Certes, des contournements sont possibles par les Balkans, la Méditerranée ou la Baltique. Mais les trois (ou quatre) états seraient susceptibles de faire ce qu’aucun d’eux ne peut seul : bloquer les exportations de la Russie, ou négocier en bloc avec les états occidentaux, les principaux clients de la Russie donc, et bénéficier de leur soutien en cas de confrontation avec Moscou.

   

La Pologne-Roumanie-Ukraine dans la carte énergétique de l'Europe, vue en 2007.

 

 (Les trois pays plus la Moldavie sont entourés en rouge).

 

   

Europe Energie Poloromanukraine 

                  L'avantage d'une union à trois est qu'elle permettrait l'intégration culturelle des trois (ou quatre avec la Moldavie) pays par le bilinguisme. En effet, si chaque ukrainien est bilingue soit en polonais, soit en roumain, chaque polonais en ukrainien ou en roumain, et ainsi de suite pour les roumains, chacun est assuré d'avoir au moins une langue en commun avec tous les habitants de la "trination". Ce qui n'est plus possible avec quatre langues différentes. Et qui n'exclut pas la connaissance d'une langue étrangère (anglais, allemand en Pologne, français en Roumanie ou russe en Ukraine...).

 

Cette union pourrait aussi intégrer, au-delà de la Mer Noire, la Géorgie, dont le conflit frontalier avec l’Ossétie et l’Abkhazie (donc la Russie) est loin d’être réglé. La Géorgie fut dès son indépendance une nation aux frontières ingérables, et trop faible pour ne pas être en conflit avec son grand voisin. Même si les armées polonaises, ukrainiennes et roumaines ne sont pas de taille à affronter l’armée russe, un conflit armé deviendrait très improbable entre la Russie et ces nations si elles s’unissaient.

 

 L'Europe orientale après une éventuelle fin de l'Union Européenne:

Pologne, Roumanie et Ukraine en vert foncé, autres pays d'Europe centrale en vert clair, Moldavie et Géorgie en vert.

  Poloromanukraine-copie-1.png

 

  

 On aurait alors, après l’Union Européenne, une possible reconfiguration du continent autour de trois blocs (occidental, russe, polono-romano-ukrainien), peut-être quatre avec les 85 millions de turcs de 2050, peut-être plus, mais en tout cas sans recréer l’absurde empire aux 27 et bientôt 30 provinces.

 

 

 

 

 

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Published by DiadoreCronos - dans Monde - Europe
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commentaires

skowronek 24/02/2016 18:46

Votre résumé sur l'histoire de la Pologne présente un caractère particulièrement mensonger sur de nombreux points. Pour rester crédible, il serait judicieux de vérifier vos informations. Pour clore, vos propos sont une insulte au peuple polonais. Le plus navrant reste dans votre habileté à dédouaner l'ancien régime communiste de la Russie dans ses massacres de populations. En les admettant, je considère à juste titre que vous êtes un complice des génocides.

DiadoreCronos 24/02/2016 19:18

Il n'y a aucun argument dans ce que vous dites. Et même un mensonge évident : j'ai clairement mentionné les actes criminels commis par le régime stalinien en Pologne.

"Certes, au cours de l’occupation soviétique sur l’Est de la Pologne en 1939-1941 et sur tout le territoire partir de 1944, les déportations de polonais vers la Sibérie et les exécutions de masse ont fait plus d’un million de victimes, avec une nette volonté de « dé-poloniser » la Pologne orientale, aujourd’hui partagée entre Ukraine et Biélorussie. "

Je ne dédouane personne. Je dis en revanche que sans l'URSS, la Pologne serait restée aux mains des nazis, et aurait disparu complètement à terme, probablement. Même si ce scénario ne s'est pas produit (parce que l'Armée Rouge a vaincu la Wehrmacht), ce sont des affirmations hautement plausibles.

Je ne vois pas ce qui fait de moi un "complice de génocide"; infondée, cette accusation vous déshonore.

nationalistejacobin 25/04/2010 15:18



S'il s'agit de créer des groupes de pays souverains associés dans des accords militaires et de coopération économique, j'y suis favorable.


L'argument linguistique n'emporte guère mon adhésion: tant que les Etats-Unis seront à la tête de l'économie mondiale, l'anglais risque de demeurer (hélas) incontournable.


"Ils peuvent décider de bloquer les gazoducs": eh bien je n'en crois rien. De nouvelles routes énergétiques peuvent facilement s'ouvrir. Il paraîtrait, d'après ce que je lis ici ou là, que de
vastes projets passant par le Caucase, la Turquie et débouchant dans les Balkans sont déjà en cours. Il semblerait même que l'installation de la base américaine de Bondsteel au Kosovo (1er
employeur du pays, si ça c'est un Etat indépendant) ait plus ou moins pour objectif de surveiller ces nouvelles voies de passage stratégiques.


Associer la France avec l'Allemagne? Je sais que la situation démographique allemande va affaiblir ce pays à terme mais il est encore trop dominant économiquement pour ne pas nous imposer ses
intérêts même dans une union à trois avec l'Italie. Quand on voit déjà l'influence de l'Allemagne dans l'Europe à 27, je suis inquiet sur ce qu'elle serait à 3...


Pourquoi ne pas plutôt associer la France, l'Italie et l'Espagne (enfin, si ce pays ne se dissout pas d'ici là...)? Je ne suis pas spécialiste mais il me semble que la structure économique de ces
trois pays se rapprochent plus les unes des autres que de celle de l'Allemagne.


"Assez petits à l'échelle mondiale", la Pologne, la Roumanie et l'Ukraine? Je ne suis pas de cet avis. Ce sont plutôt des pays de taille moyenne, qui peuvent avoir leur carte à jouer. Ils peuvent
certes s'associer si nécessaire, mais se fondre dans un nouvel empire fédéral... Certes, leur faiblesse économique et démographique est réelle mais qui peut prédire que cela va durer? La natalité
peut repartir (il vaudrait mieux d'ailleurs) et la prospérité aussi peut s'installer.


Pour revenir sur la possibilité d'un Etat multilingue (bi ou trilingue), vous citez à juste titre la Suisse, ce qui est un bon exemple... mais presque le seul! De plus, vous savez que les trois
langues parlées en Suisse ne sont pas tout à fait égales: l'allemand est plus parlé que les autres et, de fait, la Suisse alémanique exerce en réalité une hégémonie sur la Suisse Romande et
italophone. Bien sûr, il n'y a pas de persécution et les francophones peuvent pratiquer leur langue sans problème. Et ailleurs? En Belgique, Flamands et Wallons se déchirent sur la question
linguistique; en Espagne, Catalans et Basques (voire Galiciens) prétendent se séparer de l'Espagne pour, entre autres, des raisons culturelles et linguistiques plutôt qu'historiques (les royaumes
espagnols sont unis depuis le XV° siècle). On peut de même évoquer le Kosovo, le problème de la minorité turque en Bulgarie ou hongroise en Roumanie (vous avez omis d'ailleurs cette minorité de
plus d'1,5 millions de personnes qui sont déjà probablement bilingues). Dans ces conditions, peut-on raisonnablement imaginer que l'avenir soit à des Etats multilingues ou multinationaux?
J'ai pour ma part quelques doutes.


En revanche, la piste confédérale (d'une véritable confédération, car la Suisse qui en est une officiellement est en réalité une fédération) est une piste intéressante, même si nous ne rêvons pas
tout à fait des mêmes blocs (je regarde plutôt vers la Méditerranée et les Balkans, le syndrome de l'empire romain d'un ancien historien antiquisant peut-être). A ce sujet, il serait
intéressant de connaître les rapports qu'entretenaient les anciens Etats du bloc de l'est, non pas avec l'URSS, mais entre eux (Pologne avec la Tchécoslovaquie ou la Hongrie par exemple), car ils
étaient de fait associés dans un ensemble géopolitique. N'y a-t-il eu aucun projet, même embryonnaire, de confédération?


Cordialement 



nationalistejacobin 24/04/2010 23:56



Belle synthèse sur l'histoire de la Pologne.


Sur l'idée d'une union polono-roumano-ukrainienne, je suis plus que dubitatif. La Roumanie a peu en commun avec ses voisines, culturellement et historiquement. En Ukraine, de nombreux citoyens
regardent vers la Russie dont ils dépendent du point de vue énergétique. Le seul intérêt stratégique et économique ne me semble pas suffisant.


N'est-il pas un peu étrange de vouloir réunir les trois plus importants pays d'Europe orientale (hors Russie) et de laisser tous les autres petits? On pourrait aussi bien penser à une association
Pologne-Rép. Tchèque-Slovaquie... ou Roumanie-Bulgarie-Serbie. Car la fédération que vous prônez, si elle venait à naître, pourrait être tentée de profiter de son poids pour vassaliser les petits
Etats d'Europe qui se tourneront vers un "grand" (Russie? Etats-Unis via l'Allemagne?).


Le problème à mon avis est que ces trois pays, comparés à beaucoup de leurs voisins, sont grands et peuplés. Et il est probable qu'ils se sentent assez forts et n'ont aucune envie de renoncer à
leur indépendance. Je pense qu'une nation se doit d'avoir un Etat indépendant.


Vous ne dites pas exactement ce que recouvre votre fédération: un Etat de fédéral de type allemand? Il est clair de toute façon que ni l'Allemagne ni la Russie n'ont intérêt à une telle alliance.


Si vous souhaitez que l'UE soit remplacée par des "blocs" fédéraux et supranationaux, je ne vois pas l'intérêt... trois "Unions européennes" au lieu d'une? Allons-nous gagner quelque chose?



DiadoreCronos 25/04/2010 00:31



Bonsoir,


en effet, j'aurais pu davantage expliquer l'idée d'une association des trois pays, mais l'article était déjà fort long.

Sur le plan culturel: bien entendu, chacun de ces pays est différent: deux langues slaves (polonais et ukrainien, sans compter les russophones), une latine (le roumain), des catholiques polonais,
des orthodoxes roumains et ukrainiens, des ukrainiens occidentaux catholiques de rite orientaux...certes. Mais l'histoire a vu des associations culturelles a priori hétérogènes (par exemple,
sur le plan linguistique, la Suisse). L'adhésion de 27 pays à l'Union Européenne est aussi un exemple. Mais de toute évidence, cette adhésion était motivée par des raisons économiques, et
l'intérêt des peuples au "projet" européen est faible. Je me pose donc la question: si, pour les raisons que j'expose sur mon blog ou d'autres, les peuples d'Europe décidaient d'en finir avec
l'UE, que deviennent des pays qui, somme toute, sont assez petits à l'échelle du monde, comme la Pologne, la Roumanie, ou même l'Ukraine?


Ces pays ont en commun leurs relations variables avec la Russie (hostilité polonaise contrebalancée par le pragmatisme, oscillation entre fraternité et émancipation du grand frère russe en
Ukraine), le fait d'être de faibles puissances économiques, la volonté d'entrer dans le monde occidental en joignant l'OTAN, volonté déçue lorsque l'on voit les USA commencer à reculer dans la
région (non-intervention dans la crise géorgienne, effondrement de la révolution orange en Ukraine, renversement du régime pro-OTAN au Kirghizstan très récemment...).


Ces pays devront compter sur eux-mêmes. Isolément, ils sont très faibles. Ensemble, ils prennent l'Europe en écharpe, et peuvent décider par exemple de bloquer des gazoducs (ce serait un peu
l'arme atomique, mais techniquement possible, alors qu'aucun pays seul n'aurait d'effet en faisant cela, à part contre lui-même).


Après, quel genre de fédération? Simple alliance diplomatique et militaire? Confédération? Fédéralisme à l'américaine? A l'allemande? Je réponds: à eux de voir. Si l'empire européen tombe, ce
n'est pas à moi d'écrire l'histoire de ces peuples. Je dis juste que l'idée polonaise de 1918 avait une certaine justesse, et qu'elle en aurait plus encore aujourd'hui.

Dans mon texte, j'ai évoqué deux avantages de cette union à trois que vous ne citez pas dans votre commentaire: aucun pays ne serait plus peuplé ou puissant que les deux autres (alors qu'une
association Pologne-Tchéquie-Slovaquie serait, en plus d'être petite, dominée par la Pologne). Et que ce trio permettrait, par le bilinguisme, de renforcer l'intégration culturelle des trois pays
et de solidifier l'assise des langues polonaise, roumaine et ukrainienne, face à la menace que représente l'anglophonie. Il est donc dans leur intérêt de constituer l'association la plus grande.


Quant aux autres petits pays d'Europe centrale, de par leur constitution (physique et démographique), ils pourraient toujours devenir membres associés : ils n'ont pas d'autres choix que d'être à
la remorque d'autres états. C'est une conséquence de la règle démocratique. Je rajouterais même que ces nations ont choisi de devenir plus petites encore en se divisant (Tchécoslovaquie, ou,
jusqu'à la caricature, la Yougoslavie) alors qu'à la fin du bloc de l'Est, les pays du Danube et des Balkans auraient pu choisir de se regrouper. Il faut dire qu'en acceptant de reconnaître les
républiques les plus mal fichues (Géorgie ou Bosnie-Herzégovine), les états occidentaux n'ont pas aidé.


Au final, oui, en cas de fin de l'Union Européenne, je propose deux regroupements d'états, sur deux trios: France-Allemagne-Italie, Pologne-Roumanie-Ukraine. Dans chaque cas, même le plus petit
pays du trio peut jouer le rôle d'arbitre; ces associations respectent le principe de souveraineté nationale qu'une Europe à 27 ne peut que nier. Et la règle du bilinguisme confortera chaque
langue (si le français se développait en Allemagne et Italie, avec réciprocité, la francophonie y trouverait là un grand renfort, stimulant par la même occasion le développement du français en
Afrique pour les candidats à l'émigration) là où l'Europe actuelle impose progressivement l'anglais, qui n'est la langue maternelle que de 8% des européens. Après, on pourrait articuler une
nouvelle entente européenne autour des deux trios, plus la Russie et la Turquie, pourquoi pas l'Espagne (le Royaume-Uni a à mon avis sa place aux côtés des USA).