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Mercredi 31 août 2011 3 31 /08 /Août /2011 22:25

Prologue

 

 

Pour finir ce mois d'août, je prépare un article sur les questions épineuses et actuelles de l'austérité budgétaire. Avant cela, je vous invite à lire :

 

 

- mon article sur la dette publique, première et deuxième parties;

 

- un document de Joël Halpern, agrégé d'économie, sur le déficit public;

 

 

- un article de Descartes pour une "règle de diamant"; 

 

 

- un article de Contrepoints, sur l'impact de la rigueur sur l'économie, pour avoir un point de vue (vraiment) libéral.

 

 

 

 

 

 

 

Propos sur l'austérité - première partie

 

 

 

Depuis la reprise des festivités, pardon, du krach financier fin Juillet et début Août, et avec le projet de « règle d’or » et de retour à un quasi-équilibre budgétaire d’ici 2014 par le gouvernement, la question de l’austérité est devenue centrale à gauche, mais aussi fréquente dans les préoccupations d’une partie des « gaullistes ».

La question de la dette publique avait été abordée sur ce blog pendant l’été 2010, et celle des dépenses publiques bien plus tôt, fin 2006. A la fin de l’article sur la dette publique, où j’avais longuement évoqué qu’elle venait principalement des intérêts de la dette, je suggérais un moyen de contenir les déficits, et leurs conséquences sur l’inflation si l’on rétablissait le droit à la création monétaire pour l’Etat. Ce qui signifie que le recours aux déficits par l’Etat doit selon moi être encadré. Position banale, me direz-vous. Qui pourrait être partisan des déficits à tout va et sans limites ? Et bien, pas personne, si je m’en tiens aux discours d’une partie trop importante de la gauche qui refuse de prendre au sérieux le problème de l’endettement public.

Rappels

                La dette des administrations publiques (Etat, collectivités territoriales, Sécurité Sociale) se montait à 1 646 milliards d’euros pour la France à la fin du premier trimestre 2011, soit 110 milliards de plus qu’un an plus tôt. Le ratio dette/PIB était à 84.5% au printemps 2011, contre 81.2% un an plus tôt. Le déficit des administrations publiques était à 7% du PIB (environ 140 milliards d’euros) en 2010, et est prévu pour 5,6% en 2011 (chiffre qui semble devoir s’aggraver avec le retour menaçant de la récession). La dette est faite d’obligations (l’Etat emprunte un capital, et paye des intérêts à échéances régulières à un taux convenu à l’avance pendant plusieurs années, puis rembourse le capital). Le service de la dette, soit le coût total des intérêts à supporter annuellement, représente moins de 50 milliards d’euros, soit entre 2 et 3% du PIB. Mais au total, l’Etat doit emprunter pour rembourser les obligations arrivant à échéance (car les obligations ne sont pas éternelles, elles ont une durée moyenne de 7 ans pour la France en 2011), en plus de devoir emprunter pour financer le déficit dont la charge de la dette. Au total, l’Etat doit emprunter près de 200 milliards pour l’année 2011.

                Commençons les commentaires de quelques aberrations trop souvent entendues.

Le problème, ses causes et des réponses proposées

Le gouvernement et les marchés financiers veulent nous faire payer la dette !

Nous ne paierons pas la dette ! Nous ne paierons pas leur crise ! On ne paie rien !...C’est bien vaillant, mais quelque peu hors-sujet. Car le problème n’est pas que la France règle rubis sur l’ongle, aujourd’hui ou en un certain nombre d’années, ses 1646 milliards d’euros de dette. Le problème, c’est d’éviter qu’elle continue à croître, et même, plus précisément, qu’elle cesse de croître plus vite que le PIB. Car, et je me remémore ici les discussions que j’avais eu avec des droitiers au début de 2009, alors que le déficit n’était « que » à 2-3% du PIB, le déficit n’est pas en soi un problème. Si la PIB augmente de 2% sur un an, et le volume total de la dette de 2% aussi, alors il n’y a aucun problème. Et inversement, si vous avez une dette faible (mettons 10 à 20% du PIB), mais qui dérape très vite du fait d’un fort déficit, vous pouvez rapidement avoir un gros problème. Dans « Cette fois, c’est différent », livre paru en 2010 en France, les économistes Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart rappellent que des pays ont connu des défauts sur leur dette (cessation de paiement) avec des taux d’endettement de 30 ou 40% seulement. Plus récemment, le Portugal s’est vu menacé de rejoindre la situation de la Grèce et a dû demander de l’aide à l’Union Européenne alors que son ratio dette/PIB n’excédait pas celui de la France, mais son déficit si.

Ce qui signifie que se débarrasser de la dette sans réduire le déficit n’a qu’un intérêt assez limité…Bien sûr, si on annule la dette, on se débarrasse du coût des intérêts. Mais aujourd’hui, en France comme dans la plupart des pays d’Europe, le déficit est plus profond encore que les intérêts de la dette (le service de la dette ne représente que la moitié du déficit des administrations publiques françaises) ; donc en annulant la dette, on aurait quand même trois points de déficit à régler…

La dette et le déficit publics sont dus aux baisses d’impôts de la droite ! Réaugmentons les impôts !

Une des grandes marottes de l’ensemble des partis de gauche, du PCF au PS, est de dire que le creusement du déficit public, non seulement depuis le déclenchement de la crise de 2007-2008, mais depuis une décennie (donc surtout depuis 2002 et le retour de la droite au pouvoir), vient, non pas d’une hausse des dépenses publiques (trop de fonctionnaires, trop de prestations sociales, comme les libéraux aiment à le déclamer) mais des baisses d’impôts. Et l’on cite le niveau des prélèvements obligatoires, comprenant impôts directs (impôt sur le revenu, impôt sur les revenus distribués par les sociétés, CSG), les cotisations sociales, les impôts indirects (TVA, TIPP…), qui était à 45% du PIB avant 2000, qui est passé à 43% sous Raffarin, puis à 42% environ aujourd’hui. Voilà trois points de déficit, soit 60 milliards d’euros, qui s’expliquent tout d’un coup !... Et il n’y aurait donc pas besoin de réduire ni même de contenir les dépenses publiques, il faudrait avant tout rehausser les impôts à leur niveau de la fin des années 90 !

Sauf qu’en fait, ce n’est pas exactement la réalité. Pour comprendre l’évolution du déficit public, il faut faire un truc tout bête, comparer les dépenses et les recettes publiques.

Les dépenses publiques, c’est le budget de l’Etat, plus ceux des régions, départements, communes, les dépenses de la Sécurité Sociale (retraites, remboursements de soins, allocations familiales), l’assurance-chômage, et un peu de pognon – malheureusement – versé à l’Union Européenne. Elles ont stagné autour de 52-53% du PIB tout au long des années 2000, soit le plus haut niveau européen avec la Suède, le Danemark et la Belgique. Puis, à partir de 2009, elles passent à 56%, pour diverses raisons : fort peu le « renflouement des banques », comme on aime également le claironner à gauche, mais la hausse du chômage (plus d’indemnités, plus de séniors qui se mettent en retraite), des plans de « relance » à l’effet douteux, et aussi l’effet mécanique de la régression du PIB (-3% en 2009), alors que les dépenses ne diminuent pas en volume (pas de baisse des salaires des fonctionnaires ou des retraites). Donc le ratio dépenses publiques / PIB monte automatiquement.

Les recettes publiques, maintenant. Parmi elles, il y a principalement les prélèvements obligatoires, dont on a déjà parlé. Le taux des prélèvements obligatoires a baissé en 2009, de 43 à 42 %, et là encore sans qu’il s’agisse d’une décision du gouvernement : quand il y a récession, les gens s’appauvrissent, et passent dans des tranches d’imposition plus basses. Le chômage augmente, donc moins de cotisations sociales, etc… Mais, quand même, le taux de prélèvements obligatoires avait déjà été baissé avant la crise, non ? Oui, mais ce qu’il faut savoir, c’est que dans les recettes publiques, il n’y a pas que les prélèvements obligatoires. Il y a aussi les recettes « non fiscales » : les amendes, les tarifs à l’entrée des crèches, piscines, cantines, musées…Dérisoire que tout cela ? Non, ces recettes représentaient déjà 80 Mds d’euros en 2005 (plus de 4% du PIB). Ce qui fait que les recettes publiques ne sont pas réductibles aux prélèvements obligatoires, et leur évolution non plus…En 2008, la somme des recettes publiques avoisinait 49% du PIB (trois pour cent de moins que les dépenses). En 2010, les recettes publiques avaient reculé d’un point, les dépenses étaient monté de 3 points voire 4 (de 52 à 56). Donc, peut-on se permettre de dire que le problème vient d’une insuffisance des recettes, et qu’il n’y a pas de problème avec le niveau des dépenses ? Non.

La dette publique est illégitime, on peut la rejeter comme une dette odieuse !

C’est pourtant le discours tenu par l’association Attac, et le président de son conseil « scientifique », Dominique Plihon, qui va cependant plus loin : pour lui, il faut faire un « audit » de la dette publique, pour faire connaître au grand public ses origines (et en cela, on ne peut que l’approuver)…Sauf que Plihon, en fait, il s’en fout de l’audit, puisqu’il connait déjà les causes du dérapage de la dette depuis le début de la crise et même bien avant. Non, pas la loi de 1973, évoquée sur ce blog l’an dernier. Pour lui, c’est le soutien de l’Etat français aux banques, sans contreparties (certes, mais en fait ce soutien s’est fait par prêts, remboursés ensuite, et non par dons purs), et aux politiques de baisses d’impôts qui ont bénéficié à ceux qui auraient déclenché la crise (les riches et les financiers, s’entend). Bon, alors que le camarade Plihon veuille combler la dette par des relèvements d’impôts, en taxant les plus riches, en rétablissant, comme il le dit, une vraie progressivité de l’impôt, pourquoi pas, tout cela peut se promouvoir, et les modalités se discuter. Sauf qu’il oublie l’aspect « contrôle des dépenses » sur lequel je viens d’indiquer un dérapage net. Et surtout, petit problème de cohérence : vouloir combler les déficits par des hausses d’impôts…c’est justement ce qu’on appelle une politique d’austérité. L’austérité, ça n’est pas synonyme de baisse des dépenses publiques, ça peut très bien être la hausse des recettes. Le contraire de l’austérité, c’est la prolongation du déficit, voire son accroissement. Et c’est un peu ce qui m’énerve dans le discours anti-austérité de la gauche. J’imagine ce qui se passerait si les cortèges de manifestants qui s’apprêtent à arpenter le pavé à l’appel des syndicats au cours de l’Automne décidaient d’assumer la signification du refus de l’austérité. On aurait de beaux défilés avec des banderoles frappées de « Oui au déficit ! », « Endettons-nous gaiement ! », le tout aux cris de « Tous-ensemble-tous-ensemble : Dette ! Dette ! Tous-ensemble… ».

Mais Plihon, comme Mélenchon, ont leur solution : la dette, y a qu’à l’annuler, au moins en partie ! Bon, déjà, comme on l’a vu, dans la mesure où le déficit des administrations est supérieur au service de la dette, annuler la dette ne résoudrait pas entièrement le problème du déficit, mais ce ne serait pas grave. Mais avant cela, petit problème : au nom de quoi, moralement et légalement, pourrait-on justifier l’annulation de la dette ? Et bien en utilisant l'argument de la "dette odieuse", argument qui permettait, dans les pays qui avaient subi une dictature, de ne pas honorer les emprunts souscrits par l'ancien dictateur, puisque le peuple n'y avait pas son mot à dire. Dans un pays comme la France, cet argument devient plus compliqué à utiliser.

Plihon dit que puisqu’une partie de la dette est due aux aides versées aux banques sans contreparties, alors ces aides sont illégales, et la dette qui en résulte aussi. Problème : outre le fait que cette explication de la dette publique est (très) marginale, à partir du moment où l’Assemblée aurait validé ces mesures, ou même que le gouvernement les aurait fait passer par des procédures légales, même si ça ne change pas l’opinion négative que l’on peut avoir sur ces plans de soutien, elles ne constituent pas un motif d’annulation. Plihon vise ensuite les baisses d’impôts, ce qui est un prétexte plus absurde encore, et aux implications politiques douteuses : si une politique de baisse d’impôts est votée par un parlement, qu’elle accroisse le déficit ou pas, qu’elle bénéficie aux riches ou pas, elle n’en reste pas moins une politique légale et valide dans le cadre d’une démocratie, c’est-à-dire un régime où le plus grand nombre des citoyens peut se manifester, par le vote en premier lieu, pour changer de représentants et de gouvernement. Pendant qu’on y est, on se demande si Plihon ne veut pas faire déclarer « anticonstitutionnelles » toutes les politiques, et pourquoi pas les partis, de droite, et tout ce qui serait trop libéral à son goût…

Plus généralement, le discours selon lequel « cette dette, c’est pas la notre » me glisse sur la peau sans s’infiltrer. Si, cette dette est la notre. Loi de 1973 ou pas, baisses d’impôts (illusoires comme on l’a vu plus haut) ou pas. Depuis 1975, les administrations françaises enchainent les déficits. Le peuple français en est informé. Il suffit à chacun d’entre nous d’ouvrir un journal spécialisé, et plus encore depuis une décennie, de quelques minutes de recherches sur le Net, pour savoir quel est le montant de la dette publique, au sens de Maastricht ou pas, quel est le déficit, combien nous coûte le service de la dette…Et si cela nous révulse, il suffit de faire comme au temps des réformes des retraites ou du CPE : descendre dans la rue par centaines de milliers ou millions, refaire un hiver 1995, etc… Et ça ne s’est jamais fait, jamais contre les déficits publics. Et les gouvernements qui les ont cumulés, ceux du PS et du RPR-UDF-UMP, se partagent toujours les « alternances ». Qu’on le veuille ou non, le peuple français a accepté les déficits et la dette. Il aurait sinon suffit que quelques pourcents de l’électorat (des centaines de milliers ou millions de français) décident de créer un parti anti-dette, qui aurait rapidement pu se retrouver être le plus grand parti de France. Le discours sur le pauvre peuple français usurpé et abusé me laisse donc froid.

Deuxième partie à venir.

Par DiadoreCronos - Publié dans : Economie
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Jeudi 30 juin 2011 4 30 /06 /Juin /2011 23:31

Louis Mazuy avait publié il y a un peu plus d'un an "Alternative au Capitalisme". Soucieux d'écouter ceux qui, comme moi, parlent d'alternative nouvelle, en voici un compte-rendu de ce livre, déjà présenté sur Socialisme & Souveraineté, et qui a aussi son blog.

 

            Louis Mazuy a été, de 1983 à 2002, secrétaire général de l’Union CGT des cadres, techniciens et ingénieurs de la métallurgie (lui-même ingénieur des Arts et Métiers). Constatant, en introduction du livre, les échecs successifs dans des partis communistes (et le PCF en premier lieu), et des mobilisations de masse (2003 sur les retraites) ou de leur impossibilité à se transformer politiquement (référendum de 2005, rejet du CPE en 2006), il a décidé d’écrire ce livre. Même si certains passages – surtout des citations d’autres auteurs marxistes – sont plus écrits en marxiste qu’en français, l’ensemble forme un tout assez abordable pour un jeune communiste, et dont les propositions sont  intelligibles.

 

Une analyse classique

 

Son analyse des faits est à peu près conforme à celle du PCF : dans une société ayant connu la montée du salariat, des qualifications, on observe la croissance de la précarité, des inégalités, et un chômage de masse. Le tout encadré par des gouvernements « libéraux » depuis trente ans, favorisant la croissance des revenus financiers et des profits (en oubliant leur récession dans les années 70), menant une « révolution conservatrice » pour contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit (pas mesurée dans le livre…).  Cette dégradation sociale frappant en priorité les femmes et les minorités ethniques. L’auteur reprend les termes de « dictature des marchés financiers », décrit un capitalisme où toute richesse n’est valable que si elle est rentable – constat à mon sens abusif, puisque les productions du secteur public sont également comptées comme richesses dans le PIB.

 

Il s’attaque au gâchis généré par le capitalisme : destructions d’entreprises et de compétences produites par la concurrence, compétition internationale (« néolibérale »)…Mais aussi ce qu’il nomme la « guerre à l’intelligence », comme une constante du système. Le capitalisme ayant pour principe de dessaisir les salariés de la conduite de leur production ; et, dans un contexte de qualifications croissantes du salariat, réagit par l’atomisation de celui-ci.  De l’entreprise où le dirigeant faisait passer avant tout sa réputation de capitaine d’industrie, faisait croire, à tort ou à raison, à sa participation à la production, a succédé l’entreprise des managers, qui récupèrent et retournent le besoin d’initiatives et de participation des salariés. Pour Mazuy, il importe aussi de ne pas se fermer aux salariés hautement qualifiés, de ne pas se réfugier dans un ouvriérisme étroit. Sans me risquer à associer les deux personnages, ce point réunit Louis Mazuy et André Gérin, qui appelle à l’alliance avec « l’aristocratie ouvrière » des ingénieurs, techniciens, et aussi petits entrepreneurs.

 

L’auteur s’égare ensuite avec un passage sur le féminisme où, plutôt que de traiter concrètement les inégalités hommes / femmes dans le monde du travail (écarts salariaux, plafond de verre), il consacre ses pages à soutenir les féministes qui réfutent l’idée que les différences hommes-femmes aient quoi que ce soit de naturel. Non pas que la polémique ne soit pas intéressante en soi, mais ses conséquences concrètes sur ce qu’il faut revendiquer pour combattre les discriminations de genre apparaissent fort peu dans le livre.

 

Le passage quasi-obligé sur l’impérialisme, notamment américain, reprend des vérités générales (concentration de l’épargne mondiale aux USA, concentration de la capacité de recherche)…mais aussi quelques propos mal ciblés. Les délocalisations sont censées permettre aux pays riches de produire « pour rien » (pour moins cher certes, mais pas pour rien, et pour des salaires croissants, que ce soit en Chine ou en Europe de l’Est). Et la mondialisation imposerait un ordre militaire dont les USA sont les principaux tenants. Les guerres moyen-orientales de l’OTAN ou des USA illustrent assez bien ce recours à la contrainte sur des gouvernements qui vont contre les intérêts des USA, mais la mondialisation dans son ensemble ne saurait dépendre entièrement de cette contrainte : à ce qu’on sait, les USA ne dominent pas militairement la Chine, pourtant acteur fondamental de la mondialisation…

 

Critique de l’économisme

 

Louis Mazuy critique la vision « économiste » du communisme, celle basée sur la construction d’un modèle assez précis d’entreprises publiques, de plan (ou même de socialisme de marché), et où le pouvoir politique serait avant tout un pouvoir de techniciens. Pour Mazuy, c’est avant tout un changement de rapport social qui doit être mis à l’œuvre, en expérimentant une « démocratie sociale » au sein de l’entreprise, supposant une pratique longue.

 

Pour Mazuy, cet économisme est aussi un déterminisme, qui a mené directement au stalinisme :

« Il s’agit non seulement de dépasser la version déterministe du capitalisme (tout voué à la valorisation du capital) comme l’autre version déterministe, celle du communisme dans sa conception stalinienne. Son incapacité à appréhender la dialectique entre « forces productives et rapports sociaux » a de fait abouti au non-dépassement de la subordination du travail et de la société : une double subordination de l’économique et du politique a rapidement conduit au pouvoir centralisateur.La révolution s’est retournée sur son objectif initial de libération des hommes, en niant le développement de toutes les dimensions humaines et le rôle des hommes en tant qu’individus-acteurs, comme question essentielle de cette dialectique ».

 

Lisant cela, je me retrouve avec le même fossé qui sépare mes réflexions et travaux de ceux de nombre de marxistes, qui expliquent la dictature soviétique (en la réduisant trop souvent au stalinisme, faisant l’impasse sur la période léniniste) par des considérations générales (« holistiques ») sur la société russe et son arriération, ou par des considérations sur les idées comme le fait Mazuy. Pour ma part, étant trop idiot pour voler dans le ciel des idées, je me suis référé à quelques faits dans Pour le Communisme,  bien en amont de la « subordination du travail et de la société » : la prise du pouvoir bolchevik se fait par la force, dans un contexte de guerre mondiale, le nouveau pouvoir n’a pas de légitimité démocratique, ses adversaires, démocrates ou non, se lancent dans une guerre contre lui, guerre que les bolcheviks ne gagneront qu’avec des pertes très lourdes et l’emploi de la Terreur. Dès lors, la démocratie est compromise, dès 1918, et le sera tant que le pouvoir en place (même ses héritiers)  perdurera, car tous ses membres auront été de loin en loin solidaires des crimes du régime.

 

Fermons cette parenthèse historique, mais constatons quand même que Louis Mazuy s’inscrit dans une lecture à mon sens trop conceptualisée de l’histoire du socialisme au XXème siècle, sous sa version soviétique.

 

D’autres remarques de l’auteur sont plus justes sur les questions économiques, notamment sur l’idée que le progrès technique serait à l’origine du chômage, idée fausse mais que « le capitalisme » (entendez les médias dans la société capitaliste) laissent courir, afin de dévier la critique du capitalisme vers celle de l’automatisation, et que les salariés ne pensent plus à l’appropriation de la technique pour un autre modèle de société. Les médias sont de toute façon peu enclin au traitement de fond du sujet du chômage (ou d’autres sujets majeurs), donnant la priorité à une actualité fractionnée, au « zapping », jouant sur les peurs, décourageant le public de réfléchir en termes de projets d’avenir.

 

Autre idée que l’on ne retrouve pas souvent ou clairement dans le discours du PCF, et pourtant fondamentale : celle selon laquelle le marché n’est pas le capitalisme, ce dernier n’est que l’imposition du marché à tous les rapports sociaux. Cette précision est très intéressante car de toute façon, aucune économie n’est jamais totalement planifiée, ou totalement marchande : dans toutes les économies du monde, il y a du marché, du plan, de l’autoproduction, de l’économie solidaire et altruiste…Prétendre fonder un projet économique sur un seul de ces modes de production est totalement utopique. La question est davantage de savoir quelle place on donnera à chacune de ces formes de production et d’échange.

 

  Des divergences avec la ligne globale du PCF

 

            Louis Mazuy note l’effacement du substrat idéologique dans le PCF, et son remplacement par une forme de « christianisme populaire », comme je l’avais déjà remarqué sur ce blog. Il ne s’agira pas d’en revenir à la conception du « Parti-guide » se méfiant de la spontanéité populaire. On ne peut plus faire l’impasse sur la démocratie en tant que but et moyen. L’auteur note à ce titre la demande croissante demande d’individualisation de la parole, notamment via le Net. « Plus personne ne souhaite être confondu dans la masse (ou les masses), que ce soit pour ses aspirations personnelles ou la maitrise des prises de décision ». Il est malheureux que le PCF – mais toutes les formations de gauche radicale, ainsi que les mouvements récents comme ceux des « indignés » - parlent encore aux individus du « Peuple », comme une masse unifiée.

           

            Cette demande – aussi individuelle – de retour concret sur les promesses politiques – souvent déçues – fait que Louis Mazuy comprend les demandes de programmes détaillés et précis. Mais sa critique des rapports sociaux capitalistes l’amène plutôt sur un ensemble de pistes dans la seconde moitié de son livre.

           

            Avant toute chose, il ne demande pas le retour aux vagues de nationalisations sur le modèle de 1981 et avant cela. D’une part parce que nombre d’entreprises publiques se sont retrouvées à produire en fonction du marché, parce qu’elles auraient servi à compenser la baisse du taux de profit des entreprises capitalistes jusqu’à ce que celles-ci aient trouvé les moyens de les rétablir, et parce qu’elles n’ont nullement contredit les rapports sociaux constatés dans l’entreprise capitaliste.

 

C’est aussi le cas du projet de « sécurité emploi formation » proposé par Paul Boccara au sein du PCF : il ne remet pas en cause la tendance des entreprises capitalistes à obtenir le plus possible de valeur ajoutée par unité de capital par des restructurations et fusions incessantes. Cependant, la constitution de droits accrus pour le salarié est une base indispensable pour que celui-ci acquiert une véritable motivation dans son travail, autre que celle de la contrainte du licenciement, et lui permettant de participer réellement à une démocratie sociale.

 

Propositions

 

Cette démocratie dans le monde du travail, Louis Mazuy la recherche par l’instauration d’une gestion triple de l’entreprise : salariés, usagers/consommateurs (ou entreprises clientes), et représentation de « l’intérêt général ». Cette nouvelle administration de l’entreprise obligerait à annuler le pouvoir des actionnaires, et Mazuy propose de transformer leurs actions en fonds rémunérés en fonction du profit de l’entreprise (pas de confiscation du capital, donc) mais sans donner aucun pouvoir dans l’entreprise.

 

           

Suivant les propositions de Tony Negri, le financement des entreprises pourrait être confié à une multitude de banques autogérées, sans monopole, mais où une planification de fait de l’allocation des capitaux se ferait par une fixation étatique des taux d’intérêts. Mais ces propositions ne sauraient, selon l’auteur, suffire à modifier profondément les rapports sociaux capitalistes si l’on n’en atteint pas le cœur nucléaire, à savoir le salaire.

 

De ce point de vue, Mazuy rejoint les propositions de Bernard Friot pour un salaire universel, et non le revenu d’existence universel (mais il me semble faire une mauvaise contestation du revenu d’existence, celui-ci étant assimilé à tort avec les revenus d’assistance à une partie de la population comme le RMI/RSA). Versé à vie, indépendamment de l’exercice d’un travail en entreprise, il ne serait que l’achèvement de la socialisation des revenus actuellement effectuée par les cotisations sociales. Cependant, Mazuy ne précise pas quelle part cette socialisation devrait prendre par rapport à l’ensemble de la masse salariale (où les cotisations, CSG incluse, prennent déjà 50% du total), ni les critères d’affectation et de modulation de ce revenu.

 

Le projet-monde ?

 

Louis Mazuy rejette les politiques faites au niveau d’un seul état, notamment, par le biais du protectionnisme. En vue de contrer l’externalisation des emplois directement productifs vers les pays émergents, vue comme une forme d’impérialisme et de domination sur les nouveaux « ateliers du monde », et d’aboutir à une gestion concertée tant des ressources (matérielles et énergétiques) que de la recherche. Et aboutir à une « responsabilité au niveau de la planète » sur ces sujets. Mais les institutions comme les moyens d’action des citoyens restent, comme dit l’auteur, « à inventer ».

 

Une autre idée serait la « TVA labellisée » : les taux de TVA prélevés sur les différentes marchandises seraient modulées en fonction de critères sociaux et écologiques. Ce qui compliquerait quelque peu la tâche du fisc, mais ça n’en fait pas un argument décisif. Ce qui pose davantage problème, c’est que lorsqu’elle s’applique à des entreprises ayant des activités à l’étranger, cette taxation, qui pourrait rejoindre un esprit « solidaire » (conforter les entreprises qui améliorent la condition salariale à l’étranger, respectent des conventions environnementales…) pourrait tout simplement se retourner en outil protectionniste.

 

Conclusion

 

Il ne s’agit ici que d’une partie, mais à mon sens les plus décisives et concrètes, des réflexions et propositions faites ou rassemblées par Louis Mazuy dans ses lectures. Elles décrivent un socialisme à transition douce, ne croyant pas à la planification directe. Mais ce « projet » (puisqu’il ne faut pas parler de modèle) réutilise trop souvent les outils classiques dont dispose l’Etat actuellement (fiscalité sur telle ou telle marchandise, fixation d’intérêts – ce dont disposait l'Etat avant l’euro). Dans le système de socialisme allocatif que j’ai esquissé dans Pour le Communisme, l’intérêt n’existe plus, l’Etat peut influencer la répartition de la main d’œuvre et des productions via des coefficients sur le salaire, plus facilement visibles et soumis au débat que des taux de TVA. La liberté de création d’entreprise est peu évoquée, et la croissance des entreprises, surtout avec la gestion nouvelle tripartite qu’esquisse Mazuy, semble compliquée.

 

Au final, il est beaucoup question de droits et de rapports sociaux dans ce livre. Sans doute happées par la dénonciation d’un « néolibéralisme » à la réalité mitigée en France, les notions de création individuelle et d’initiative manquent.

 

 

 

Par DiadoreCronos - Publié dans : Economie
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Dimanche 26 juin 2011 7 26 /06 /Juin /2011 23:22

Une analyse assez lucide... Il n'est qu'à voir les réactions ulcérées de FrontdeGaucholâtres en commentaires.

PCF: Cette fois-ci, c'est vraiment la lutte finale...

Les résultats détaillés du vote des militants du PCF sont aujourd'hui connus. Ils font de Jean-Luc Mélenchon le candidat du Front de Gauche à l'élection présidentielle. Cela faisait des années que le PCF est devenu chaque fois plus un parti "local", appuyé non pas sur un projet national mais sur des "notables" locaux et leurs clientèles. Par le vote d'aujourd'hui, les militants communistes ont consenti à la conclusion logique de cette transformation: l'effacement du PCF de la scène nationale.

 

Cela n'a pas été sans mal. Il n'est pas inutile de s'arrêter sur les résultats détaillés du scrutin (disponibles ici), car ils révèlent beacoup de choses intéressantes sur le PCF. D'abord, sur ses effectifs: pour ce scrutin, le nombre d'adhérent ayant le droit de vote (c'est à dire, ayant leur carte du PCF et étant à jour de leurs cotisations...) n'est plus que de 69.000.

 

La suite sur le blog de Descartes.

Par DiadoreCronos - Publié dans : Gauche radicale - PCF - Communauté : Parti Communiste Français
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Lundi 9 mai 2011 1 09 /05 /Mai /2011 14:47

    Bien que je sois loin d'être d'accord avec tous les articles du webzine Le Grand Soir, voici un article qui fait une très bonne compilation de la logique à géométrie variable des anticommunistes, de droite comme "de gauche" (notamment la pique sur les anarchistes, très juste). On peut juste regretter que ce texte ait été rédigé dans une optique marxiste-léniniste, reprenant l'explication du déclin de l'URSS par le "révisionnisme" et citant les "succès" économiques du stalinisme (alinéa 14), ou relativisant les ravages du maoïsme (alinéa 35). Les marxistes-léninistes (stals) n'admettront de toute façon pas que les chiffres apparemment impressionnants de la croissance industrielle soviétique sous Staline résultaient d'une croissance extensive (davantage d'usines et d'ouvriers), et pas intensive (la productivité de chaque travailleur progressait peu), et donc que cette croissance devait logiquement, en continuant ainsi, s'épuiser un jour.

    Mais à part cela, quasiment tous les points évoqués sont (très) pertinents.

 

Les 40 règles de base de l’anticommunisme

 

J SLAVYANSKI
 

Au cas où un membre quelconque du troupeau l’aurait oublié, nous rappelons ici les 40 règles de bases de l’anticommunisme (généralement une manière euphémique de dénommer le fascisme). Comme ils pourront le voir (s’il leur reste encore une once de capacité de réflexion), ils verront qu’ils peuvent appliquer les mêmes règles dans n’importe quelle discussion, commentaire ou article confronté à des arguments et données en suivant la méthode doctrinale, c’est-à-dire en récitant les commandements comme Dieu (ou le Capital) commandait des moinillons ou des perroquets (comme les a définis l’historien français Lucien Lefebvre).

 

Le texte est de Slavyanski est repris de l’institut d’Étude Marxiste Léniniste (l’introduction est de José Luis Forneo)

 

 

La suite ici ... http://www.legrandsoir.info/Les-40-regles-de-base-de-l-anticommunisme.html

 

 
Par DiadoreCronos - Publié dans : Sur le Net - Communauté : Parti Communiste Français
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Lundi 25 avril 2011 1 25 /04 /Avr /2011 18:45

Cet article fait la suite du précédent article consacré à l'impérialisme, et notamment de son annexe centrée sur le colonialisme occidental . C'est donc ici la notion d'Occident qui sera discutée.

 

            Y a-t-il une civilisation occidentale ?

    

On pourrait, comme le font certains, nier l’existence d’une civilisation occidentale. Dire, par exemple, que la France est davantage liée, par son histoire, à une partie de l’Afrique qu’à d’autres pays d’Europe, ou même aux USA ou à l’essentiel de l’Amérique latine. Mais c’est confondre des liens historiques avec une civilisation. Ce qui est sûr, c’est que l’existence d’une civilisation occidentale ne signifie nullement que les pays qui la composent doivent former une union politique ou même être solidaires entre eux, ou ne chercher leurs alliances qu’entre eux (François Ier ne s’allia-t-il pas avec Soliman le Magnifique contre Charles Quint ? La France devenait-elle alors plus ottomane qu’européenne ?).

 

Une civilisation, ce sont des langues, une vision du monde le plus souvent soutenue par une religion (mais sans que ce soit systématique, le bouddhisme n’étant pas une religion dans le même sens qu’on l’entend pour le christianisme, l’importance de la croyance et de la théologie n’était pas le même dans les polythéismes grec et romain que dans les religions monothéistes). S’y ajoute aussi une organisation sociale, certains modes de production, la considération donnée au travail dans la vie en général, l’importance de l’Etat et son organisation (il n’y a, de fait, et ce n’est pas un hasard, aucune civilisation un tant soit peu développée qui n’ait pas du tout de structure étatique, même au niveau d’une ville), l’organisation familiale, le rapport aux biens et aux êtres vivants – et donc la notion de propriété.

 

Malgré sa grande diversité interne, il existe une civilisation occidentale, sur les continents européen (jusqu’à Vladivostok), australien et américain (nord et sud, il n’y a aucune raison d’exclure l’Amérique latine de l’Occident – Chavez et Castro sont donc des occidentaux, que ça leur plaise ou non). Elle se base sur la prégnance de la religion chrétienne (ou de son héritage pour les pays les moins croyants), sur des langues indo-européennes (avec quelques minorités, basque, magyare, finnoise et baltes en Europe, ou ce qu’il reste des langues amérindiennes et aborigènes sur les autres continents). Elle a donné naissance aux formes les plus sophistiquées de l’Etat, qu’il soit centralisé ou fédéral. Elle a accouché d’une civilisation industrielle, par le marché ou la planification centrale (et souvent un mélange des deux). Le travail n’y a pas toujours été une valeur en soi, rejeté par les anciennes aristocraties, mais devenu une activité essentielle avec les révolutions industrielles, et centrale au point de devenir une mesure de la valeur de l’individu (ne pas travailler, ce n’est pas seulement avoir de grandes chances d’être pauvre, mais aussi de se désocialiser). La productivité est valorisée, le refus de la perte de temps est un réflexe généralisé – à défaut d’être systématique. L’idée de la propriété privée des sols, des biens, d’animaux est acceptée par la plupart des gens, même si un périmètre de propriété étatique ou collective l’est aussi (si le capitalisme est occidental, le communisme non primitif l’est aussi). Ce qui s’accompagne d’une vision de la société où l’individu est le sujet, avant le clan, la famille au sens large, multigénérationnelle, la tribu ou le village (même si l’esprit de clan n’a jamais disparu, et perdure plus ou moins selon les pays et régions). Aussi la famille a tendu, dès que les personnes devinrent plus mobiles en entrant dans l’âge industriel, à se resserrer autour du père de famille, l’individu central d’une société patriarcale, son épouse, et les personnes à charge dont ils ne voulaient pas déléguer la gestion à autrui, c’est-à-dire les enfants. L’idée de l’individu comme sujet de base a aussi inspiré l’idée du droit individuel, et son extension à toute la population. Aussi, après avoir reconnu des droits formels au citoyen, d’abord ceux d’une certaine classe puis tous les hommes, vint l’abolition de l’esclavage, puis l’extension de ces droits aux femmes, et la reconnaissance de droits à l’enfant.

 

Voilà les traits culturels, historiques et idéologiques qui peuvent définir l’Occident. Individuellement, beaucoup de ces traits ne sont en rien un monopole occidental. La famille chinoise, coréenne ou japonaise n’est pas si différente du modèle occidental, de nos jours. Mais c’est la conjonction de tous ces traits qui font l’Occident.

 

Toutes les civilisations se valent-elles?

 

Abordons le côté le plus polémique de cet article : les civilisations sont-elles égales entre-elles ? Ma réponse est non. Et je fais remarquer que l’idée d’une « égalité des civilisations » est déjà un parti-pris idéologique et civilisationnel : dans la civilisation occidentale telle que je viens de la décrire, c’est l’individu qui a des droits, et ce sont les individus qui ont les mêmes droits à la base. Ce ne sont pas les tribus, les nations, les cultures ou les civilisations qui en ont. Si les individus sont égaux, les cultures et les civilisations ne le sont pas. Il y a mille ans, la civilisation franque était sans nul doute inférieure aux civilisations islamiques ou chinoise. Au XVIIIème siècle, sur le plan économique et technique, la France était en retard sur le Royaume-Uni. A l’avenir, il se peut que la civilisation des continents européen et américains soit à nouveau dépassée par celle d’autre continents. Mais pourquoi cette inégalité ? Pour des raisons strictement objectives : ce sont les pays occidentaux qui ont fait le plus progresser la durée de la vie (chose la plus importante à mes yeux), qui ont poussé le plus loin la recherche scientifique (alors que l’Europe était dans un flagrant retard jusqu’à la Renaissance) et ses applications concrètes. Les nations occidentales sont celles qui ont le plus tôt mis une fin durable aux famines (avec les exceptions soviétiques ou dues aux guerres mondiales au XXème siècle). Après avoir longtemps pratiqué l’esclavage (comme le monde islamique), les états occidentaux l’ont fait abolir. Ils ont généralement mis en place des systèmes de solidarité adossés à l’Etat (Sécurité Sociale en France) qui couvrent la plus grande partie de la population (et qui sont loin d’être abolis par la « vague néolibérale », n’en déplaise aux gauchistes).

 

Mais l’autre grande force de cette civilisation occidentale, et qui balaie rapidement les objections selon lesquelles les critères que j’emploie seraient « purement matérialistes », et donc ne seraient valables que d’un point de vue occidental, c’est que justement, cette civilisation occidentale peut répandre ses atouts et en faire profiter les autres, même sans les envahir. Des pays qui n’ont jamais été des colonies européennes (le Japon), ou qui, après avoir été sous influence occidentale, lui ont tourné le dos pour un système fermé (la Chine maoïste), ont finalement décidé, non pas de copier tous les traits de la civilisation occidentale et de substituer celle-ci à leur civilisation propre, mais de prendre ce qui les intéressait le plus dans l’Occident. Ainsi le Japon est devenu une puissance industrielle depuis l’ère Meiji entamée en 1868, la Chine a-t-elle entamé son décollage depuis les années 80. Sur plusieurs aspects –urbains, économiques, techniques, familiaux- ces pays réduisent leur distance avec l’Occident, sans pour autant renoncer à leurs langues ou croyances. A l’inverse, jamais les civilisations chinoise, japonaise ou islamiques n’ont réussi à convertir des territoires aussi vastes à des traits essentiels de leur mode de vie, en dehors de la conquête. Il y a bien sûr des nuances pour l’Islam, qui avait réussi à s’étendre vers des contrées autrement que par la force (vers la Malaise et l’archipel indonésien, ou vers l’Afrique noire), mais même aux siècles médiévaux où l’écart culturel était fortement en faveur du monde musulman par rapport à l’Europe chrétienne, jamais l’Europe ne s’est vraiment transformée pour imiter ses voisins du Sud et de l’Est.

 

Doit-on condamner l'Occident?

 

C’est en ce sens que les discours anti-occidentaux me lassent profondément. Non, l’Occident n’est pas responsable de la pauvreté d’autres parties du monde. Oui, j’ose le dire, même en tenant compte des dettes du Tiers-Monde, de la Françafrique, des œuvres du FMI… Je note juste plusieurs choses dont les « alters » ne parlent jamais : aucun pays pauvre ne s’est sorti de la misère en rompant avec l’Occident, en refusant la mondialisation, les échanges, les investissements étrangers. Un grand pays, l’Inde, en a fait l’amère expérience, en se maintenant pendant plus de trente ans dans une économie fermée et bureaucratique, avant de réaliser que cette « protection » face à l’influence étrangère l’avait fait stagner dans sa pauvreté. On peut tout à fait contester le principe des dettes publiques des pays pauvres, des intérêts surtout (je l’avais fait d’ailleurs pour la France), ou dénoncer certains aspects des plans d’ajustements structurels (mais il me semble démagogique de les refuser en bloc, puisque certains états, dont la Côte d’Ivoire qui fait parler d’elle, ont réellement géré n’importe comment leurs ressources fiscales). Mais même dans le cas africain, ces faits n’expliquent pas tout : sinon, comment expliquer que l’Afrique ait connu une réelle et forte croissance depuis dix ans (voir par exemple ces graphiques, à partir de l'an 2000, pour le Nigeria, l'Afrique du Sud, la Tanzanie , le Kenya, le Ghana, le Cameroun ou le Senegal), alors que les dettes publiques n’ont pas été entièrement absoutes, et que n’ont cessé ni la Françafrique ni le « pillage occidental des matières premières » (expression fourre-tout et utilisant abusivement le terme « pillage » : quand un pays occidental achète du pétrole à un état africain, ou qu’une de ses compagnies paie un droit d’exploitation pour une ressource qu’un pays n’a de toute façon pas les moyens d’extraire seul, je ne vois pas où est le pillage). Le fait que cette croissance n’ait pas toujours eu lieu et qu’elle soit devenue durable montre qu’il y avait bien des entraves propres au continent africain et que les remèdes ne se trouvaient pas dans des dénonciations sans fin de l’homme blanc.

 

On peut aussi passer sur les récriminations contre la civilisation occidentale qui « détruit la planète », alors que ce sont justement les gains de productivité de cette société industrielle occidentale qui permettront de concilier à la fois le droit à un minimum de confort pour tous et l’économie de ressources naturelles. Alors que les pays occidentaux ont déjà décéléré (voir fait stagner) leur consommation énergétique, c’est justement grâce à son haut niveau de productivité, d'inspiration occidentale, qu’un pays comme le Japon peut secourir ses habitants victimes des caprices de notre bien-aimée Gaïa.

 

Le yéti du Choc des Civilisations

 

Le fait de parler d’inégalités de civilisation ne doit en aucun cas être vu comme une incitation à des guerres de conquêtes ou d’oppressions : si l’on reconnaît que les individus ont des droits égaux, alors tuer ou violenter pour imposer une civilisation devient inadmissible (même si, comme la première partie de l’article l’expliquait, les affrontements – violents ou non- entre états seront toujours inévitables, mais ça n’est en rien propre à l’Occident). D’autant qu’une civilisation peut s’étendre par simple persuasion (et nous avons vu que la civilisation occidentale sait le faire). Parler d’inégalité de civilisation ne signifie même pas qu’il faille vouloir l’affrontement entre les civilisations. De toute façon, invoquer la théorie du « Choc des civilisations » me semble plus être une tarte à la crème de la critique des USA qu’une véritable analyse de l’action des pays occidentaux : quand l’OTAN soutient des rebelles libyens ou que Sarkozy soutient le musulman Ouattara contre le chrétien Gbagbo, où est le « choc des civilisations » ?

 

Conclusion: l'Occident en héritage

 

En conclusion de cet article, je dirai juste que la civilisation occidentale est un héritage et une œuvre dont l’ensemble de l’humanité doit se réjouir. Ceux qui vivent en Occident n’ont pas de raison d’en être fiers, puisque la plupart du temps ils n’ont que le mérite d’y être né (c’est mon cas). Mais, plutôt que de l’accabler de reproches le plus souvent déplacés et infondés, cette civilisation doit être une source d’inspiration et d’approfondissements, pour les occidentaux comme les non-occidentaux. Et la réciproque peut exister aussi, même si, pour couper à la démagogie, j’estime que la civilisation occidentale actuelle transmet davantage de savoirs aux autres civilisations que l’inverse. Et ce sera peut-être le contraire dans les siècles futurs.

 

Je termine en disant, pour ceux qui s’étonneraient de trouver un tel article sur un blog communiste, qu’il est temps que les « camarades » qui font la confusion absurde entre le combat du capitalisme contre communisme et le « combat » de l’Occident contre le reste du monde reviennent à la raison, s’ils le peuvent encore. Pour développer le socialisme, il faut une société industrielle. Beaucoup de nations du Tiers-Monde en sont incapables. Un pays comme Cuba peut construire des hôpitaux et des écoles, mais plus difficilement échapper à la pauvreté, dont les pressions américaines ne sont qu’une des causes. Le mieux que l’on puisse leur souhaiter est le développement de cette société, fut-ce par la mondialisation capitaliste, pour ensuite affronter le capitalisme au sein de chaque pays, et pas affronter « l’Occident ».

 

Par DiadoreCronos - Publié dans : Misanthropie
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